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RENCONTRE
AVEC LES TSAATAN
par
Gilles Wurtz
récit publié dans Sources, n°8, juillet/août/septembre
2008, Terre du Ciel |
| Notre
voyage en Mongolie était prévu en août 2005.
Je l’ai préparé pendant l’année
2004 à travers des voyages chamaniques, pour obtenir des
informations pratiques et les autorisations de la part des gens
à rencontrer sur place.
Le voyage chamanique est un état de conscience modifié
identique à l’état méditatif. Dans certaines
cultures, cette manière d’accéder aux mondes
subtils est nommée « le temps du rêve »,
car elles considèrent cet état de conscience non ordinaire
comme un état de rêve éveillé. Le voyage
chamanique, tel que je le pratique, se fait à l’aide
du battement monotone et régulier du tambour. Le tambour
est le métronome qui permet à notre système
cérébral de ralentir et d’équilibrer
son activité, induisant l’état non ordinaire
de conscience qui nous ouvre l’accès à des dimensions
autres que nos dimensions physiques, émotionnelles et mentales,
notamment le plan spirituel.
Nous
voulions aller à la rencontre de chamans en Mongolie et les
messages lors de mes voyages chamaniques me menaient tous aux Tsaatan.
Ils ne sont pas des Mongols, ils sont un peuple à part, sur
le territoire mongol. Leur ethnie vit dans la taïga montagneuse
à l’extrême Nord du pays, à la frontière
sud de la Sibérie, au-delà de la région du
lac Khovsgöl, dans un enchaînement de vallées
ponctuées d’innombrables lacs, minuscules mares ou
vastes étendues d’eau, alimentant des milliers de rivières.
Les versants exposés au Nord, plus humides, sont recouverts
de tourbières et de forêts, là prospère
le mélèze, capable de survivre jusqu’à
moins soixante-dix degrés ; ils sont le refuge des loups
et des ours. Les versants exposés au Sud sont arides et dénudés,
tapissés d’herbe rase. C’est l’endroit
du globe le plus éloigné de tous les océans.
C’est là que vivent les Tsaatan depuis la nuit des
temps.
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Les
Tsaatan sont des nomades, cueilleurs, chasseurs et éleveurs
de rennes. Leur habitat, le tipi, rappelle étrangement celui
des Indiens d’Amérique, d’ailleurs leurs lointains
cousins. Jadis, ces hommes passaient de la Sibérie en Amérique
par le détroit de Béring. Aujourd’hui, les Tsaatan
ne sont plus que trois cents, un peu moins de deux cents d’entre
eux sont encore nomades dans les montagnes. Les autres sont descendus
à Tsagaa-nuur, dernier village mongol avant les terres sauvages
et sont sédentaires.
Sur place, quatre
personnes nous accompagnent. Ougan, jeune étudiante mongole
qui maîtrise parfaitement le français, est chargée
de la traduction. Le chauffeur, Gamba, avec son vieux van tout terrain
russe, nous emmène jusqu’à Renchinlkhümbe,
le dernier village avant Tsaaga-nuur et les terres sauvages. Erdene
nous y accueille avec les chevaux qui nous permettront de rejoindre
les Tsaatan.
Et enfin, Nara, le guide expérimenté, chasseur de
loups et d’ours, qui connaît bien les forêts et
les montagnes où nous nous dirigeons. Notre expédition
compte douze chevaux. Quatre pour nos guides, quatre pour transporter
le matériel et les vivres et quatre pour mes trois amis et
moi-même. Nous nous mettons en route. Nous devrions trouver
les Tsaatan sur les hauts plateaux, dans leur camp
d’été. Nous nous engageons dans la taïga
sauvage que seuls les chasseurs et les chercheurs d’or connaissent.
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Le
deuxième jour, nous franchissons une rivière et nous
entrons dans une nature de plus en plus sauvage et dense. Là,
juste avant de franchir une rivière, accrochés discrètement
à des branches d’arbres, des rubans bleus et blancs
indiquent que nous entrons en territoire tsaatan. Ce passage marque
une frontière subtile que les chevaux ressentent avant nous
: cela fait un moment déjà qu’ils montrent des
signes d’agitation et de méfiance.
C’est un véritable parcours du combattant qui commence
alors. Nous nous enfonçons dans une superbe forêt de
mélèzes, de celles que l’ont nomment ourmanie
et qui donnent toute sa signification au célèbre proverbe
sibérien « celui qui ne connaît pas les ourmanies,
ne connaît pas la peur » tant leur densité les
rendent infranchissables. Nara, qui ouvre la route, bifurque tantôt
dans une direction, tantôt dans une autre. Derrière
lui, je suis à l’écoute des esprits de la nature,
auxquels je demande de nous guider vers les Tsaatan. De temps à
autre, Nara s’engage dans une direction opposée à
celle que m’indique les esprits. Je lui demande alors de changer
de trajectoire. Lui aussi sait que les Tsaatan peuvent se trouver
n’importe où dans les hauts plateaux, en cette saison.
Après plusieurs heures pénibles, scandées par
les embardées répétées des chevaux,
les nombreuses chutes – comme celle de Nara, qui brise sa
selle en deux et sans se laisser démonter, notre guide sort
sa hache et coupe des morceaux de bois pour la réparer -
et les bagages sans cesse arrachés par les arbres trop serrés,
nous apercevons enfin la ligne d’arrivée marquée
par une crête.
Sur la crête, nous nous arrêtons à côté
de l’ovoo, monticule de pierres et de bois, orné de
rubans bleus porteurs de symboles de prières dédiées
aux esprits de la nature. De là, notre regard porte très
loin et nous apercevons huit tipis et de la fumée qui s’en
échappe. Quand nous rejoignons le camp des Tsaatan il fait
nuit noire, des flocons de neige voltigent autour de nous et nous
plantons nos tentes à un écart respectueux des premiers
tipis.
Le
lendemain matin, le chef du camp, avec un autre homme, vient à
notre rencontre. Tous deux nous souhaitent la bienvenue et nous
expliquent qu’ils nous attendaient et qu’ils savaient
que nous allions arriver ce jour-là. Ils adressent ensuite
de grands gestes aux hommes, aux femmes et aux enfants qui se sont
assemblés près du camp et attendent le signal pour
venir à leur tour. Ils sont impressionnants, certains chevauchent
des rennes. L’ambiance générale est à
la joie et à l’enthousiasme. Plusieurs d’entre
eux viennent vers moi, à tour de rôle, et m’offrent
des présents. Chaque objet est en rapport avec le loup :
figurine de loup taillée dans la pierre, une autre taillée
dans du bois de renne, un bracelet typique des Tsaatan ; une rotule
de loup enfilée sur une lanière de cuir. Il est destiné
aux hommes qui le nouent à leur poignet ou à leur
cheville et sont ainsi accompagnés de l’esprit du loup
lorsqu’ils vont en forêt ou en montagne. A travers ce
bracelet, le loup leur assure sa protection, sa force, son courage... |
Nos
hôtes nous expliquent que la moitié d’entre eux
sont déjà partis pour leur camp d’hiver. Il
reste ici environ vingt-cinq personnes et huit tipis. Après
cet accueil chaleureux, ils repartent d’un seul mouvement
et retournent à leurs occupations. Leur tradition veut en
effet que ce soit le voyageur ou le visiteur qui rende visite à
tous les tipis. Sur le seuil, nous nous annonçons et nous
nous découvrons, puis, invités à entrer, nous
le faisons en nous dirigeant vers la gauche et nous allons nous
asseoir au fond, face à la porte. Pour sortir, nous achevons
notre tour dans le sens des aiguilles d’une montre. Au centre
de chaque tipi, un foyer brûle toute la journée. Et
du geste traditionnel – la main gauche soutient le coude droit,
la main droite tendue et ouverte – nous recevons le thé
au lait de rennes, toujours prêt et toujours chaud. En guise
de respect, nous pouvons nous contenter de porter le bol à
nos lèvres, sans boire, si nous n’avons plus soif.
Nous sommes chaleureusement accueillis d’une famille à
l’autre et nous arrivons finalement devant le tipi de la chamane,
qui se dresse en retrait du camp. |
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Suyan
nous attend sur le seuil. A 103 ans, elle est la doyenne des Tsaatan.
Elle s’appuie sur deux cannes en bois – où se
profilent, nous l’apprendrons par la suite, ses animaux de
pouvoir – qui l’aident à stabiliser ses jambes
arquées, à ses pieds, de vieilles bottes en peau de
cerf usées par le temps. A l’intérieur, séparé
du reste du tipi par un rideau épais de tissus torsadés,
l’espace traditionnellement réservé aux visiteurs
est tout entier occupé par un autel et les accessoires et
les objets chamaniques. Un manteau et un pantalon qui font partie
du costume – costume qui peut peser jusqu’à 20
kilos – sont ornés d’innombrables rubans de couleur
et de tissus torsadés dont chacun représente un esprit
que la chamane a contacté dans ses transes et de petits morceaux
de métal soigneusement cousus qui symbolisent pour les uns
des parties de ciels, plans subtils de la réalité
non ordinaire, où la chamane entre en communication avec
les esprits. D’autres sont destinés à permettre
aux esprits de s’exprimer, en les faisant tinter et en prouvant
ainsi qu’ils veulent entrer en contact avec la chamane. On
voit également des plumes, des morceaux de bois, des fragments
d’os. Sa coiffe, un ruban abondamment décoré
de broderies traditionnelles, se noue autour de la tête. Il
est surmonté de plumes de coqs de bruyère dressées,
qui forment un cône. Sur le bord inférieur, des franges
de tissus de couleurs servent à recouvrir le visage et surtout
les yeux. La chamane, son champ visuel extérieur limité,
reste centrée sur son champ visuel intérieur. Enfin,
il ne faut pas oublier la guimbarde qui sert à appeler les
esprits mais aussi et surtout le tambour, dont le son monocorde
guide la chamane dans sa transe. Celui que nous avons devant les
yeux est particulièrement grand : la peau de cerf est tendue
sur une armature grossière de branches souples, elle mesure
un mètre de diamètre et une vingtaine de centimètres
d’épaisseur, dedans sont accrochés les mêmes
petits morceaux de métal, rubans et franges que sur le costume.
Chez les Tsaatan, le ou la chamane a le même tambour pendant
toute sa vie. S’il casse, il est réparé mais
jamais remplacé. Celui que nous voyons a plus de soixante-dix
ans. Pour en jouer, la chamane utilise un battoir en bois dont la
peau à une extrémité permet d’obtenir
un son feutré. Derrière le rideau protecteur, nous
apercevons également une branche de genévrier. L’esprit
de cette plante purifie les lieux et le matériel avant chaque
travail chamanique.
Le fils de la
chamane, le chef du clan, se fait notre interprète car Suyan
ne parle que l’idiome tsaatan, que les Mongols ne comprennent
pas. Il nous prévient qu’elle ne fera pas de cérémonie
chamanique durant notre séjour parmi eux : son grand âge
ne lui permet plus que deux interventions dans l’année,
entièrement réservées au clan.
Nous
nous présentons et expliquons que nous pratiquons également
le chamanisme de nos ancêtres. Bien vite, notre discussion
devient passionnante. En effet, l’histoire des hommes révèle
que tous partagent des similitudes remarquables dans leurs pratiques
du chamanisme. Les Tsaatan, comme nous, utilisent le tambour pour
voyager dans le monde non ordinaire. Eux aussi communiquent avec
leurs animaux de pouvoir, leurs guides, leurs ancêtres, les
esprits de la nature, à la seule différence qu’ils
le font par la transe tandis que nous le faisons par le voyage chamanique.
Les Tsaatan utilisent le genévrier avant chaque pratique,
nous utilisons la sauge. Ils se rendent dans différents plans
non ordinaires qu’ils appellent ‘ciels’ et que
nous appelons ‘mondes’. |
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Nous
voyageons dans trois mondes : le monde d’en bas, le monde
du milieu et le monde d’en haut. Le monde du milieu est celui
dans lequel nous vivons. C’est dans ce monde que nous pouvons
communiquer avec les esprits de la nature et de toute chose existant
autour de nous. Le monde d’en bas et le monde d’en haut
sont des dimensions spirituelles plus élevées. C’est
dans le monde d’en bas que nous allons à la rencontre
de la profondeur de notre être, c’est là que
nous communiquons avec nos animaux de pouvoir et certains esprits
comme ceux de nos ancêtres. Dans le monde d’en haut,
nous allons plutôt rencontrer des guides. Tous ces esprits
aidants, animaux, ancêtres et guides nous assistent, nous
conseillent et nous aident à nous découvrir et à
avancer sur notre chemin. Attention, le monde d’en bas n’est
pas un monde inférieur ou obscur ou négatif. Il est
la réplique identique du monde d’en haut et le rejoint
à la Source de toutes choses. Il nous permet, dans notre
conception mentale, d’aller contacter notre être humain.
C’est dans le monde d’en bas que nous allons donc pour
aider à travailler des maladies, mal être, problèmes
émotionnels…, tout ce qui touche à notre être
vivant.
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Le
soir tombe lorsque se termine notre visite de courtoisie à
tout le village. Nous assistons au spectacle des rennes qui reviennent
au camp pour la nuit : ils sont 400 à être ramenés
chaque soir pour être traits. Et un à un, ils sont attachés
à un piquet planté dans le sol. Le renne, source première
et indispensable de la survie des Tsaatan, a aussi un rôle spirituel
au sein de la communauté. Chaque famille est sous la protection
d’un renne élu et sacré.
Il veille sur le bonheur du foyer, il en est le gardien spirituel.
Ce renne sacré ne porte rien, ni homme ni bien, et ses bois
ne sont jamais coupés.
Lors de chaque déplacement et transhumance, son esprit accompagne
le groupe et veille tout particulièrement sur les petits enfants.
Différents rituels chamaniques font appel à son esprit
pour assurer le bien-être de la famille. Il veille à
la santé du troupeau, protège les adultes et les petits.
Les Tsaatan s’en remettent aussi à lui pour le bon déroulement
des activités de la vie quotidienne : la chasse, la pêche,
la cueillette. Lorsque le renne sacré meurt, son esprit va
rejoindre la montagne et dans un dernier service rendu à la
famille, il donne son corps, sa peau et ses bois. Les Tsaatan gardent
un peu de viande et la peau et offrent tout le reste à la nature.
Pour eux, la mort n’est que la suite de la vie, il ne faut donc
pas nourrir une tristesse pendant des semaines ou des mois. Il faut
alors trouver rapidement un nouveau renne sacré, sinon la famille
est sans protection. |
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Dans
la tradition chamanique des Tsaatan, le jour de la mort du gardien
sacré, le chef de famille part en quête du nouveau
renne, il ne revient que quand il l’a trouvé. Il part
dans la forêt et, dans un rituel, distribue la viande en l’éparpillant
par terre et dans les arbres puis il offre les bois du renne à
la montagne en lui demandant qu’elle l’aide à
recevoir la vision ou le rêve du nouveau protecteur de la
famille.
Il se met à la recherche d’un arbre mort, toujours
debout. Il le coupe avec sa hache et par ce geste, il s’engage
à trouver le nouveau renne. Le chef de famille lit ensuite
dans l’arbre abattu les signes qui l’encourageront dans
sa quête. La nature est riche et puissante, elle est pleine
de signes, il faut avoir confiance en elle et le renne viendra.
Elle accepte de donner à l’homme si l’homme lui
prend juste ce dont il a besoin.
Lorsque le rêve ou la vision de la montagne révèle
le renne sacré, au sein de son troupeau, l’animal est
célébré dans un rituel de sacrement. Toute
la famille vérifie ensuite si la vision était bonne,
si les esprits de la nature acceptent le nouveau renne garant d’un
bon avenir. Le chef de famille pose sur le dos – sur le bassin
– du renne choisi, un bol de lait de renne. Il le guide ensuite
autour du tipi, dans le sens des aiguilles d’une montre. Le
bol tombe. S’il tombe l’ouverture vers le ciel, les
esprits sont d’accord. Tous, la famille et le renne, tournent
trois fois autour du tipi et la femme du chef noue un ruban blanc
autour du cou du nouveau gardien. Si le bol tombe à l’envers,
ce n’est pas le bon renne. Il faut attendre que les esprits
donnent un autre rêve, une autre vision.
Lors des repas également, nous respectons la tradition. Lorsqu’un
voyageur s’arrête pour la nuit ou pour plusieurs jours,
l’hôte offre le toit et le feu, le visiteur offre la
nourriture et fait la cuisine pour tout le monde. Les notions d’égalité
et d’équilibre sont respectées et tout le monde
s’y retrouve. |
Nous
passons les après-midis avec les anciens. Ils sont trois.
Serjim, 65 ans doyen des hommes de l’ethnie (l’âge
moyen de la mortalité chez les hommes est entre 40 et 45
ans). La femme de Serjim, Tsoïjil, environ du même âge
que lui et une femme aveugle de 73 ans. Les questions fusent d’un
côté comme de l’autre. Nous échangeons
beaucoup au sujet de nos pratiques chamaniques, notre centre d’intérêt
principal commun. Chaque mot est choisi avec attention. Serjim a
d’ailleurs une manière simple et efficace de nous expliquer
l’impact des mots, parfois redoutables. Il nous cite un de
leurs proverbes :
Si on laisse s’échapper un renne, on peut toujours
le rattraper.
Si on laisse s’échapper un mot, on ne peut jamais le
rattraper.
Un
après-midi, alors que nous sommes en visite chez le vieux
couple, Serjim nous propose de lire dans un os. Cette méthode,
selon lui, est un moyen de communication à distance et en
direct. Ce procédé qui vient tout droit des anciens
temps et que le vieil homme est un des derniers à pratiquer
est un moyen pour les familles tsaatan éparpillées
par le rythme des saisons d’avoir des nouvelles fraîches
de leurs proches. Un de mes amis se porte volontaire pour la lecture.
Serjim sort de sous son lit un grand sac plein d’omoplates
d’animaux. Sa main guidée par son intuition en choisit
soigneusement une. C’est une omoplate de mouton. Il sort une
braise rougeoyante du feu, y met quelques brins de genévrier
pour purifier les lieux et honorer et remercier d’avance l’esprit
du feu qui va transcrire les informations sur l’os. Serjim
tient alors un instant l’os devant le front de mon ami avant
de le mettre dans le feu. Il l’y laisse une dizaine de minutes.
Puis, il ressort délicatement des flammes l’os calciné,
portant l’empreinte du feu. Il le laisse refroidir quelques
minutes, des fumeroles s’envolent. Serjim prend ensuite un
éclat de bois, de la taille d’un cure-dents, gratte
l’os et nous fait la lecture. Mon ami note soigneusement les
informations que nous donne Serjim. A son retour, elles s’avèrent
parfaitement exactes. |
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Le
lendemain après-midi, nous retournons auprès des anciens.
Ils souhaitent parler encore du chamanisme. En effet, le chamanisme
n’est pas que l’affaire des chamans. Dans tous les peuples
naturels, depuis toujours, il est un état d’esprit,
une manière naturelle de vivre en harmonie avec l’environnement,
la terre et tous les êtres vivants qui nous entoure. Il est
vécu spontanément tout au long de la journée,
par les hommes, les femmes et les enfants. Il est un chemin riche
en expériences personnelles qui aide chacun à vivre
et à évoluer. Voici d’ailleurs ce que l’esprit
d’un ancêtre m’a expliqué un jour, lors
d’un de mes voyages chamaniques : « L’expérience
n’est pas ce qui nous arrive, mais ce que l’on fait
avec ce qui nous arrive. »
A un moment, Tsoïjil me demande de faire quelque chose pour
la vue de la vieille femme aveugle. Surpris et gêné
par sa requête – les Tsaatan disposent de tous les moyens
nécessaires pour prendre soin d’eux-mêmes –
j’ai peur d’une attitude déplacée de ma
part. Je leur demande de pouvoir me retirer un instant pour contacter
mes esprits et mes animaux de pouvoir, je veux les consulter pour
savoir si c’est approprié. Je reçois comme réponse
qu’il est bon que je fasse ce qu’on me demande. Toujours
mal à l’aise, j’accepte.
Le travail se fait en deux parties. La première est une action
énergétique sur les yeux, une extraction chamanique
: elle consiste à retirer l’énergie qui bloque
et crée le problème. La seconde est le recouvrement
d’un animal de pouvoir.
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Le
voyage chamanique nous permet d’aller à la rencontre
de nos animaux de pouvoir ou animaux totems ou animaux tutélaires.
Ces animaux de pouvoir sont des esprits aidant, affiliés
à chacun d’entre nous.
Ils sont propres et uniques à chacun d’entre nous.
D’où nous viennent ces animaux ? Le chamanisme est
une des plus anciennes formes de spiritualité. Il était
déjà pratiqué par les hommes préhistoriques.
Or, leurs seules références dans leur environnement
étaient les animaux qu’ils côtoyaient. Chacun
de ces animaux était et est porteur de qualités spécifiques.
Ces premiers hommes ont découvert leurs qualités en
les observant. Ils ont compris qu’ils pouvaient bénéficier
de ces qualités pour mieux se connaître et améliorer
leur quotidien. Ils communiquaient avec les animaux et recevaient
leurs conseils et enseignements à travers les voyages chamaniques.
Chaque animal de pouvoir est un spécialiste dans un ou plusieurs
domaines précis. Nous pouvons donc travailler sur une maladie,
un problème avec un ou plusieurs animaux. Chaque animal de
pouvoir est taillé sur mesure pour chaque personne et est
là pour nous aider sur notre chemin sur terre.
Dans ce cas-ci, l’animal qui se présente est un animal
qui, dans la réalité ordinaire, a une excellente vue.
Ce recouvrement permet à la personne de reprendre contact
avec lui et d’aider à débloquer l’énergie
à la source du problème. Dans le cas présent,
il s’agit même d’une exception car l’animal
se métamorphose la nuit en un autre animal doté d’une
excellente vision nocturne. Cette expérience est un moment
privilégié, car cette dame vit le chamanisme au quotidien,
sait parfaitement ce qui se passe et l’accueille. Pourtant
elle n’est pas une chamane mais elle le pratique et l’applique
dans sa vie de tous les jours, comme tous les autres membres de
son clan. C’est là le chamanisme authentique : il est
accessible à tous. A tous les êtres humains de toute
la planète. |
Au
moment où nous sortons du tipi de Serjim et Tsoïjil,
le chef nous invite à passer chez lui avant d’aller
chez sa mère Suyan. Il me remet un pendentif, une lanière
de cuir avec un médaillon en pierre gravée. Sur la
pierre, un loup assis offre sa patte. Il m’explique que ce
symbole est celui de Daïanzerki, un ancêtre chaman qui
vivait il y a environ 700, 800 ans et que les Tsaatan et les Mongols
considèrent comme le père des chamans de la région.
Puis il nous accompagne dans le tipi de Suyan. Nous sommes étonnés
de la voir en compagnie de la vieille femme aveugle. Elle nous informe
alors que celle-ci est sa petite-fille et que le travail sur elle
était un test et qu’il est réussi.
D’un air sérieux, elle me regarde dans les yeux et
me demande si j’accepte de faire un autre travail pour l’un
de ses fils. Aller voir dans le monde des esprits pourquoi le couple
n’arrive pas à avoir d’enfants qui survivent.
Deux jours plus tôt, en effet, nous avions vu le couple avec
un bébé de trois mois, chétif. Il est mort
quelques heures plus tard. C’est la deuxième fois que
ce couple est frappé par une telle épreuve.
A nouveau, gêné, je demande à consulter mes
esprits pour éviter tout acte déplacé. Je reçois
une réponse positive et j’accepte. |
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Je
m’allonge au pied de l’autel de Suyan, près du
feu, pour commencer le voyage chamanique. Il y a beaucoup de monde
dans le tipi, la chamane, le chef, les anciens, d’autres membres
du clan, des enfants, nos guides et mes amis. Le couple n’est
pas là, il est parti pour le camp d’hiver après
la mort de son deuxième enfant. Je n’ai pas emmené
mon tambour et, comme un tambour est un objet de pouvoir qui ne
se prête pas, je ne peux utiliser celui de Suyan. Nous pouvons
voyager avec toutes sortes de sons extérieurs comme le chant
des oiseaux, le bruit d’un ruisseau, le murmure de la nature,
le battement de la pluie et de sons intérieurs comme le battement
de notre cœur, notre tambour naturel qui ne nous quitte jamais.
Je choisis de voyager avec le crépitement du feu et demande
donc à tous de ne pas faire bruit pendant le voyage.
Je
vais dans le monde d’en bas. Un homme vêtu de peaux
d’animaux se présente, il dit qu’il s’appelle
Daïanzerki. Il m’explique pourquoi les enfants du couple
ne survivent pas. Les raisons sont multiples. Je devrai les expliquer
à Suyan qui les transmettra au couple, ceci afin que l’homme
et la femme prennent conscience des schémas répétitifs
qu’ils sont invités à briser. Ensuite, le vieux
chaman me dit qu’il va me redonner un ancien rite lié
au renne sacré et spécifique à la conception
d’un enfant. Et il ajoute que ce rituel s’est perdu
au fil du temps à force d’être de moins en moins
pratiqué. |
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Ce
rituel n’est pas secret, il peut être partagé.
Le couple choisit le jour de la conception de l’enfant. Ce
jour-là, la communauté doit éviter de le déranger.
Le couple doit pouvoir se préparer pleinement à cet
acte d’amour sacré. Il s’offre ainsi les conditions
les plus favorables en consacrant la journée à la
décoration intérieure du tipi, se confectionnant un
véritable nid d’amour. Il pratique le rituel avec le
renne sacré. L’homme et la femme présentent
un bol de lait de renne à l’animal, qui, s’il
approuve le jour, boit. S’il ne boit pas, le couple choisit
un autre jour. S’il boit, l’homme et la femme appliquent
un peu de lait sur le front du renne sacré, de la main. Ensuite,
ils versent lentement le reste du bol sur la tête du renne,
sur sa colonne vertébrale et sur sa queue, le lait s’écoule
ainsi sur les parties génitales du renne. Par ce geste, le
couple concrétise le lien entre l’esprit du renne sacré
et sa fonction reproductrice et s’assure de son soutien. Le
renne sacré aide à nourrir et à renforcer l’esprit
de la fertilité du couple et augmente les chances d’avoir
un enfant en bonne santé. Le vieil homme part et je le remercie.
Je termine le voyage et je le raconte en détails.
Suyan et Tsoïjil
me font une dernière demande. Pour Serjim, il a la hanche
douloureuse et sa vue baisse. Ici aussi, mes esprits me conseillent
de faire le travail en deux parties. La première : le recouvrement
d’un animal de pouvoir, pour l’aider à travailler
ses problèmes physiques, de santé. La seconde : une
extraction chamanique, pour retirer une énergie qui ne lui
appartient pas et qui provoque la gêne dans sa hanche. Je
leur propose d’attendre le lendemain pour le faire. Pour me
remercier, Serjim sculpte dans une pierre le symbole de Daïanzerki,
le loup assis offrant la patte.
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La
veille de notre départ, nous faisons le tour de tous les
tipis pour dire au revoir. Nous terminons par celui de Suyan. Ils
sont tous là, son fils, la vieille femme aveugle, Serjim
et Tsoïjil et les autres adultes du camp.
Suyan prend la parole et m’invite à rester pour vivre
avec eux et poursuivre le travail chamanique. Elle sait sans aucun
doute que je vais décliner son invitation mais c’est
sa manière d’honorer et de remercier ce qui s’est
passé entre nous. Je suis convaincu qu’il n’y
a pas de hasard, si je suis né et si je vis ici, en France,
c’est que c’est ici que j’ai à faire aujourd’hui.
Pour finir, Suyan nous dit que nous serons toujours les bienvenus
chez eux et que si nous revenons l’année prochaine,
elle ne sera plus là.
C’est le jour
du départ. La pluie, qui est tombée toute la nuit,
s’arrête au lever du jour. Le spectacle qui nous attend
dehors est merveilleux. Dans le ciel jaune pâle, un magnifique
arc-en-ciel dessine une arche au-dessus des tipis des Tsaatan et
de notre camp. Puis un coin de ciel bleu apparaît, grandit,
repousse le ciel jaune qui s’estompe tout à fait. L’arc-en-ciel
est toujours là.
Tsoïjil et deux jeunes femmes viennent à notre rencontre
et nous offrent le thé au lait de renne. Elle nous dit que
le signe dans le ciel est l’œuvre des esprits qui honorent
et saluent ainsi tout ce qui s’est passé, et nous proposent
une porte de sortie, sous leur protection, afin que nous rentrions
en paix chez nous. Ainsi, les Tsaatan et les esprits de la nature
s’associent pour nous souhaiter bonne route. Et nous entamons
notre descente vers la forêt dense sous un ciel bleu et un
soleil éclatant.
Gilles
Wurtz
Merci à
Anne Vanderschueren qui m’a aidé dans la rédaction
de ce récit |
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