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Au
Népal, sur la piste des Jhankris
par
Anne et Gilles Wurtz |
| Nous
sommes au début du mois de décembre 2008. Cela fait
quelques jours que nous sommes à Katmandou. Enfin, un guide
accueille favorablement notre requête inhabituelle : partir
avec nous à la recherche de jhankris, les chamans du Népal,
dans les petits villages reculés à flanc de montagne,
à l’écart des circuits touristiques. Bhairab,
notre guide, comme beaucoup d’hommes qui travaillent dans
la capitale, subvient aux besoins de sa famille qui habite loin
de là, dans les conditions sommaires et rudes sur les contreforts
du toit du monde. Il nous invite d’abord à passer deux
ou trois jours dans son village, nous sommes ravis de cette occasion
unique qui s’offre à nous de découvrir les paysages
que nous allons parcourir et leurs habitants. Ensuite, nous partirons
en quête des jhankris. Nous devrons nous renseigner dans chaque
village que nous traverserons ou auprès des gens que nous
croiserons. |
Nous
nous fixons rendez-vous pour le lendemain matin, à 7h30,
devant un petit hôtel à Katmandou. Nous sommes heureusement
surpris de voir que notre guide, qui nous avait longuement parlé
du ‘Nepali time’ (au Népal, comme dans d’autres
pays, la notion du temps est toute relative) est à l’heure.
Nous traversons les rues de la capitale et une demi-heure de marche
plus tard nous arrivons à la gare des bus. Bhairab nous indique
un bus, nous montons à bord. Nous attendons plus d’une
heure, apparemment le bus ne partira que lorsqu’il sera plein.
Puis soudain, tout le monde descend. Le bus ne partira pas. Apparemment,
un accident qui s’est produit la veille a bloqué le
grand axe routier que nous devions emprunter pour quitter Katmandou.
Nous montons dans un autre bus et cette fois, nous partons. Nous
traversons la banlieue de Katmandou dans les nuages de poussière,
les cahots et le vacarme assourdissant des embouteillages monstres
sur des routes en terre battue. Le bus est contraint de traverser
des rizières pour rejoindre la grande route après
l’accident, où le trafic est enfin fluide. Nous arrivons
enfin à Banepa, grande ville et jonction importante pour
tous les bus de la région. Deuxième fait insolite
de cette journée, il n’y a aucun bus à Banepa
où d’ordinaire les bruits des moteurs couvrent les
cris des marchands. |
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Nous
marchons pour rejoindre la grande ville voisine, Dhulikel, sur une
colline, où nous découvrons l’explication de
cette situation inhabituelle : l’armée a bloqué
la route avec des rochers et des troncs d’arbre. Nous apprenons
qu’il s’agirait là de représailles du
gouvernement envers les habitants qui, n’ayant pas assez d’eau,
vont se servir dans les canalisations publiques. Nous traversons
la ville paralysée et nous avons la chance de trouver un
bus bloqué de l’autre côté, qui fait demi-tour
et s’apprête à repartir. Une heure et demie plus
tard, le bus est bondé et démarre. Les passagers se
sont entassés à l’intérieur, assis ou
debout et à l’extérieur, sur le toit. Nous longeons
une interminable file de voitures, de bus et de camions à
l’arrêt. Nous quittons les villes, nous nous enfonçons
dans le paysage montagneux. |
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Deux
heures plus tard, nous arrivons à Dolalghât, une petite
bourgade en bord de rivière dont chaque échoppe propose
des casseroles qui débordent de petits poissons frits. Nous
descendons deux arrêts plus loin, au milieu de quatre ou cinq
maisons. Devant nous, un interminable pont de singe surplombe la
grande rivière bleue turquoise. Avant de nous y engager,
nous nous arrêtons dans une des maisons pour manger une soupe
de nouilles tout en observant cet impressionnant décor dans
lequel nous allons pénétrer : la montagne abrupte
couverte d’une jungle dense. Nous entamons la montée
qui durera trois heures. Au bout d’une heure d’efforts
louables, nous apercevons un village, la nuit est tombée
et la lune illumine les montagnes, les arbres et les rizières
autour de nous. Le petit sentier tortueux et à pic que nous
suivons ensuite jusqu’au village de Bhairab se détache
clairement sous nos yeux. Ici et là nous accompagnent des
lucioles. Dans ce silence que rien ne trouble, nous entrons dans
un autre monde où tous nos repères familiers s’effacent.
Nous arrivons enfin. Dans le village, aucune lumière. Notre
guide nous ouvre la porte de sa maison où nous accueillent
sa femme et ses trois enfants et nous faisons connaissance, installés
à même la terre battue, à la lueur du petit
feu qui brûle dans un coin, entre trois pierres, et où
cuit le repas. Comme toutes les autres maisons de ce petit village,
celle-ci ne compte qu’une pièce unique au rez-de-chaussée,
que nous partageons avec les quatre chèvres, la poule et
les six poussins lovés dans un panier suspendu au mur, et
un petit buffle. Chaque nuit, tous les habitants rentrent leurs
animaux vulnérables pour les protéger des tigres.
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Comme
nous le découvrons le lendemain matin sous le soleil, nous
sommes vraiment dans une réalité qui n’est pas
la nôtre. Nous sommes au-dessus des nuages et nous ne voyons
que le sommet des montagnes voisines. Ce jour-là, nous accompagnons
Bhairab aux champs, de petites rizières à flanc de
montagnes, que chaque famille ne peut cultiver qu’à
la main ou à l’aide de bœufs, avec des pieux de
bois en guise de charrues. L’après-midi, nous allons
nous promener seuls et nous apercevons un petit serpent vert sur
le sentier. |
Le
soir, quand nous revenons, Bhairab nous demande de passer la main
droite au-dessus du feu. Il nous explique que ce geste purifie ceux
qui reviennent d’une longue promenade ou d’un séjour
prolongé dans la jungle.
Il nous dit aussi que c’est rare de voir un serpent vert et
que cela porte chance.
Pendant trois jours, nous vivons au rythme de nos hôtes. |
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L’aube
pointe à peine sur les cimes, lorsque nous partons à
la recherche des jhankris. Le sentier serpente. Dans ces montagnes,
il est rare de trouver un chemin plat. Nous montons, descendons.
Sans cesse. Là, un sommet en cache toujours un autre. Soudain,
par terre, un objet attire notre attention, ce n’est pas la
première fois que nous le voyons : une assiette végétale,
faite de feuilles tissées. Bhairab nous montre qu’elle
est posée à la croisée de trois sentiers. |
Il
s’agit d’une tupa, une offrande faite par un ou une
malade aux esprits, pour leur demander de l’aider à
guérir. En fin de matinée, nous rencontrons un jhankri
mongol, un Tamang. Il accepte de nous montrer tous ses accessoires,
mais il ne peut pas nous en dévoiler plus, parce que, dit-il,
ce n’est pas un jour favorable, comme l’indique la lune.
Nous nous remettons en route. Nous croisons un homme une caisse
carrée en bandoulière, quelques heures plus tôt,
nous avions vu une femme qui portait la même. Nous sommes
intrigués, Bhairab nous explique que ces caisses contiennent
des vaccins distribués de village en village. Il en profite
pour ajouter qu’aujourd’hui, les gens préfèrent
d’abord aller consulter un médecin pour avoir des médicaments,
et seulement ensuite, ils vont voir le jhankri. |
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En
début de soirée, nous atteignons un village où
nous devrions trouver un jhankri. Nous nous renseignons dans une
maison, on nous répond que le jhankri, Udab, habite à
une demi-heure de là. Une heure plus tard, il fait nuit noire,
nous n’avons pas trouvé. Nous retournons sur nos pas
et demandons l’hospitalité dans une des maisons, on
nous l’accorde avec grand plaisir. |
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Le
lendemain matin, un des enfants de la maisonnée nous conduit
chez Udab. Nous avons de la chance, il est à la maison. Celle-ci
est toute petite, dénuée de tout, c’est la plus
pauvre du village. Udab et sa famille nous accueille chaleureusement.
Nous lui demandons la permission de lui poser des questions sur
sa pratique chamanique. Son fils, Narayan, est notre interprète.
Udab a 60 ans et il a commencé sa pratique à 35 ans.
Il est brahmane. Nous échangeons longuement. Nous sommes
touchés et ravis de la confiance et de la qualité
de notre entretien. Vers midi, nous décidons de continuer
notre route pour ne pas abuser de l’amabilité d’Udab.
Mais il nous invite à demeurer chez lui, plusieurs jours
si nous le désirons.
Nous le remercions et nous repartons sur la piste de deux autres
jhankris dans des villages voisins. Le premier, Manbahader, a 73
ans, il a commencé à pratiquer à 14 ans, avec
son guru, son mentor, qui habitait dans le même village que
lui. Il nous propose d’emblée de lire dans nos mains
mais nous déclinons son offre, ce n’est pas ce que
nous recherchons. Très vite, nous comprenons que Manbahader
veut davantage nous impressionner que s’entretenir avec nous.
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Nous
repartons, chez le troisième jhankri. Le petit chemin qui
relie les villages monte et descend, encore et toujours, il est
étroit et jalonné de passages dangereux, et longe
des précipices heureusement souvent masqués par la
végétation. Ici comme partout ailleurs, nous croisons
des femmes, des hommes et des enfants qui portent des fardeaux parfois
plus grands qu’eux. Les profonds paniers tressés dans
leur dos ne tiennent que grâce à une sangle qui repose
sur le front. Et ici comme partout ailleurs, nous avons la joie
de découvrir, aux détours du sentier, des stupas et
des chortens, certains sont très anciens et couverts de mousse,
d’autres sont tout neufs, luisant de peinture récente,
et des guirlandes de drapeaux de prière, des plus décolorés
aux plus chatoyants, s’agitent dans le vent. Le jhankri n’est
pas chez lui. Il est parti soigner quelqu’un à deux
jours de marche de là. Nous ne sommes pas longs à
nous décider : nous retournons chez Udab. Il nous accueille
avec joie. Bhairab souhaite retourner à la capitale. Nous
nous disons au revoir. |
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La
famille est nombreuse, Udab et sa femme Piram, leur fils Narayan
et sa femme Komala, et leurs quatre enfants, et la maison petite
; Udab nous propose de planter notre tente à côté.
Narayan dormira toutes les nuits dehors, par mesure de protection.
Comme dans beaucoup d’autres maisons, il y a ici deux buffles
adultes, deux petits, des poules et de nombreux poussins et des
chèvres. La journée est réservée au
travail : tout le monde s’occupe des cultures et des bêtes,
y compris Udab. Dès le premier soir, nous nous retrouvons
dans la maison avec toute la famille pour partager le repas et échanger
sur nos pratiques chamaniques mutuelles. |
Udab
nous montre ses accessoires et nous explique leurs fonctions. Ceux-ci
sont nombreux.
Il y a d’abord le turmi, un couteau pointu dont la lame a
trois faces et qui sert de vecteur pour conduire l’esprit
de la maladie, par exemple, dans la terre qui va le transmuer.
Le tambour ovale est recouvert de peau des deux côtés.
Dans les lanières qui tendent la peau sont fichées
des feuilles d’épis de maïs.
Le manche en bois, le pied, se termine en pointe, il a trois faces,
comme un turmi. Dans ce manche sont sculptés des animaux,
des esprits propres au jhankri, avec lesquels il travaille. La mailloche
est constituée d’une fine branche arquée, en
forme de point d’interrogation.
Udab utilise aussi un os, un radius (le plus gros os de l’avant-bras
d’un être humain), coupé au milieu, le bout sectionné
est ceinte d’une large bague de cuivre et la tête est
percée de part en part. Lors des rituels funéraires,
Udab introduit de l’encens en poudre dans la tête percée,
il l’allume avec une braise et il l’attise en soufflant
par l’autre extrémité. Il appelle ainsi l’âme
du défunt, il l’aide à partir dans la lumière.
Une queue de yak fixée à un manche en bois lui permet
de s’éventer lors de cérémonies plus
longues.
Udab nous ouvre son recueil de mantras, le temps et les utilisations
répétées en ont détaché les pages. |
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Chaque
jhankri brahmane possède son propre recueil, unique, dans
lequel il a consigné les mantras qu’il utilise pour
inviter ses esprits et ses guides à l’aider dans son
travail. Le long collier de clochettes et de grelots se porte en
bandoulière et accompagne la transe, il sert à appeler
les esprits. Plusieurs mâlâs, ou chapelets de prière,
sont des supports lorsqu’Udab récite les mantras appropriés.
Certains sont composés de graines végétales,
d’autres de perles de bois, d’autres encore d’os.
Pour tout costume, il revêt une longue tunique blanche, serrée
à la taille par une bande de tissu rouge. Une bande rouge
semblable mais plus petite lui ceint le front. Enfin, dans chaque
rituel, on retrouve le riz, souvent coloré ; rouge, noir,
bleu ou jaune. Et de l’eau, présente dans toute cérémonie.
En fonction des soins à effectuer, Udab utilise certains
ou tous ces accessoires. |
Le
lendemain matin, à l’aube, nous partons avec Narayan
au marché – une seule rue bordée d’échoppes
– à une bonne demi-heure de marche de la maison. Narayan
conduit un rickshaw à Katmandou et tous les trois mois, il
revient passer trois semaines dans sa famille. Comme chaque jour,
il va vendre 5 litres de lait de buffle à la même petite
échoppe. Là, il apprend qu’un rituel de bénédictions
d’une famille a lieu le jour même sur le versant voisin,
avec des jhankris. Il se réjouit de nous y emmener. Nous
devons nous dépêcher, nous entendons déjà
les échos de la musique rituelle. Par cette cérémonie,
une famille – ici, il s’agit de trois foyers –
demande aux esprits, via les jhankris, de leur prodiguer leurs faveurs,
d’accorder la santé à tous les membres de la
famille et à tous les animaux, de bonnes récoltes
et la prospérité. |
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Quand
nous arrivons, tout le monde est déjà rassemblé
autour d’un temple végétal construit tout spécialement
pour cette cérémonie. Six jhankris sont à l’œuvre.
Ils ont déjà effectué la première phase
du rituel : tourner en dansant autour des maisons concernées
et en chantant pour invoquer les esprits. Le temple mesure environ
5 mètres de long sur 2 mètres de large. Les murs sont
constitués de branchages, on peut voir à l’intérieur
: nous apercevons un feu qui brûle. A côté, un
brahmane est assis, immobile. Les jhankris viennent disposer leurs
offrandes ; riz coloré, encens, rubans chatoyants, eau, tupas,
plantes séchées ou non, le tout à profusion.
Au milieu d’un mur, un arbre de soutènement fait aussi
office d’autel. Un tissu jaune est enroulé autour de
son tronc. Des bâtons d’encens brûlent et des
tupas s’alignent, contenant différentes offrandes.
Dehors, deux chèvres sont attachées contre le temple
; un mâle noir et une femelle blanche. La dualité est
voulue. A l’intérieur, le guru, le maître, vêtu
de jaune, et les chella, les apprentis, vêtus de blanc, récitent
des mantras. Le plus âgé des jhankris sort à
plusieurs reprises du temple et vient déposer des offrandes
près des chèvres : de la poudre rouge qu’il
étale sur une pierre, puis des rubans rouge et blanc qu’il
noue à des branches, des bâtonnets d’encens qu’il
plante dans la terre et pour terminer, du riz de plusieurs couleurs.
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Alors,
tous les jhankris entrent en transe. Debout, alignés face
à l’autel, ils agitent des cloches. Ils appellent l’esprit
de la Kumari.
La Kumari est une petite fille qui incarne la forme virginale de
Durga-Kali, l’épouse de Shiva. Elle est sélectionnée,
lorsqu’elle a entre 3 et 5 ans, sur base de 32 critères
établis dans des textes : la couleur de ses yeux, sa dentition,
sa voix… et son horoscope favorable.
Elle doit être courageuse : avant qu’elle n’entre
en fonction, buffles et moutons sont sacrifiés devant elle
et elle doit se promener entre les têtes coupées.
Enfin, lors d’une dernière épreuve (semblable
à celle que subit la réincarnation du dalaï-lama),
elle doit désigner les vêtements et les ornements portés
par celle qui l’a précédée.
Une fois choisie, elle vit recluse. A aucun moment, elle ne pose
le pied par terre et elle arbore en permanence un gros tika sur
le front, symbolisant le troisième œil.
La puberté, ou n’importe quelle écorchure ou
maladie entraînant une perte de sang, met fin à son
règne. Il faut alors choisir une autre Kumari. Au Népal,
il y a trois Kumaris. |
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Au
bout de quelques minutes de transe, les jhankris émettent
un signal à l’unisson, un gloussement. Un homme, membre
des familles concernées, va chercher la petite chèvre
blanche. Il la présente face à l’autel et les
jhankris lui apposent toutes les offrandes sur le front, une à
une. L’homme sort alors son couteau traditionnel, en demi-lune,
et égorge la chèvre pour que son sang asperge l’autel.
Tous les spectateurs amassés contre les branchages voient
qu’à l’intérieur, les hommes semblent
insatisfaits. Nous comprenons après qu’il faut que
le sang jaillisse d’une certaine façon pour que le
rituel soit favorable. La tête coupée de la chèvre
est placée près de l’autel et deux jhankris
jettent son corps dehors.
Le même homme vient chercher le bouc noir. Celui-ci reçoit
lui aussi les différentes bénédictions avant
d’être égorgé. Cette fois, toute la petite
assemblée dans le temple crie de joie. L’autel est
tout rouge. On tranche la tête du bouc puis on jette son corps
dehors.
Personne ne touchera plus ces corps, il s’agit d’offrandes
aux esprits de la terre pour les remercier. En effet, ce rituel
repose sur le principe que si la terre n’a pas besoin de l’homme
pour vivre, l’homme, lui, a besoin d’elle pour survivre.
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Maintenant,
les jhankris se présentent tour à tour devant le brahmane
toujours assis près du feu. Celui-ci les asperge d’eau
à l’aide d’une fleur jaune, une tagette ou œillet
d’Inde, qu’il trempe dans un bol. Et il leur appose
le tika sur le front ; du riz mélangé à une
pâte rouge et collante. Viennent ensuite les hommes de la
famille.
Puis, c’est le tour des femmes et des enfants. Le brahmane
leur noue une cordelette autour du poignet. La cérémonie
se termine. La famille va maintenant partager un repas.
Pendant tout ce temps, un petit orchestre composé de trois
tambours, de deux flûtes et d’une trompe élancée
joue des airs traditionnels sur lesquels dansent les enfants. Nous
partons. |
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Lorsque
nous rentrons chez Udab, nous le trouvons assis devant la maison
en train de soigner un homme qui souffre d’une migraine. Nous
le voyons et l’entendons comme aspirer l’esprit de la
migraine qu’il mâche, puis souffler pour la recracher.
Il s’y reprend à plusieurs reprises, nullement gêné
par les conversations qui continuent à côté
d’eux.
Le soir, Narayan nous dit que son père doit aller soigner
une vieille dame après le repas et qu’il nous invite
à l’accompagner. Il ajoute que le lendemain, un jhankri,
apprenti d’Udab, viendra. Udab souhaite accomplir une cérémonie
de bénédictions pour sa famille, pour s’attirer
les faveurs des esprits, ce sera la pleine lune, le moment le plus
favorable pour ce rituel.
A 19h, nous nous enfonçons dans la nuit noire sur l’étroit
sentier qui traverse le village. La dame malade n’habite pas
loin. Elle est couchée par terre, sur un fin matelas de paille
tressée, à côté d’elle, sa fille
est assise. Elles nous attendaient. Il fait froid, le petit foyer
de la pièce est éteint. Nous nous asseyons par terre.
Udab lui demande ce qui ne va pas. La vieille dame répond
qu’elle a mal dans la poitrine, qu’elle n’a plus
envie de manger et que quand elle avale quelque chose, elle le vomit.
Marcher longtemps la rebute. Udab l’écoute avec attention
puis il se tait. Ensuite, il s’adresse à sa fille.
Celle-ci se lève et lui ramène une assiette en aluminium
avec une poignée de riz pas cuit, elle y a ajouté
deux billets de 5 roupies. Udab pose l’assiette devant lui,
puis il étale le riz du bout des doigts, à plusieurs
reprises, faisant apparaître des dessins. Il parle à
voix basse. Puis, il prend une pincée de grains, la dispose
à l’écart dans l’assiette. De l’index,
il sépare chaque grain et les ordonne en cercle. Il le fait
trois fois, sans déranger le résultat précédent.
Puis, il compte le nombre de grains de riz des trois cercles sur
ses phalanges. Et il demande à la malade si elle voit des
personnes mortes. Elle dit oui. Et elle ajoute que, ces jours-ci,
l’après-midi, elle a l’impression qu’il
fait nuit. Udab demande alors à sa fille de préparer
une tupa, elle la confectionne devant nous, avec une rapidité
et une dextérité impressionnantes. Il lui demande
ensuite d’amener toutes les offrandes qu’il disposera
sur la tupa. Il prend des cendres dans le petit foyer éteint,
les mélange à de l’eau et forme une boule de
la taille d’une mandarine qu’il place au centre de la
tupa. Puis, il sort et revient avec de la terre ocre qu’il
modèle comme un gros œuf, et y enfonce deux morceaux
de charbon. On dirait un petit bonhomme, il le pose sur la tupa,
à côté de la boule noire. |
La
fille de la malade ramène les offrandes, dont deux petits
tas de poudre rose et jaune. Udab les mélange au riz. Pour
obtenir du riz noir, il prend des cendres. Il a maintenant trois
tas de riz coloré dans son assiette. Il reprend la tupa sur
laquelle il dispose les offrandes : trois petits tas de riz rose,
jaune et noir, trois petites bandes de tissu rouge, deux mèches
enduites de graisse de yak, des fleurs violettes, des plumes de
poule, quatre bâtonnets d’encens. Cela fait, il va poser
la tupa sur le seuil sans porte, qui donne sur le jardin, à
l’arrière de la maison. Puis, il s’assied entre
le seuil et la malade. Il a mis un de ses mâlâs autour
de son cou et posé à ses pieds l’assiette en
aluminium avec le riz. Il allume deux bâtonnets d’encens.
De la main gauche, il les agite devant la femme pour que la fumée
la purifie. Il récite maintenant des mantras à voix
haute, avec force. De la main droite, il prend des pincées
de riz de différentes couleurs, les brandit devant la malade
puis les jette dans la tupa sur le seuil. Au bout de quelques minutes,
la malade est prise d’une quinte de toux, elle semble soulagée. |
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L’énergie
qui pesait sur elle est partie. Il arrive parfois que des énergies
qui ne nous appartiennent pas s’accrochent dans notre champ
d’énergie. Le plus souvent, ce phénomène
se produit lorsque nous sommes malades, fatigués ou enfermés
dans une dépression ou dans des colères, des tristesses,
des peurs, ou dans une dépendance. Une personne en bonne
santé, qui est dans la sérénité, est
rarement confrontée à ce genre d’atteintes.
Dans ce cas, le jhankri fait ce qu’on appelle un ‘dégagement’,
il fait un nettoyage énergétique de la personne. Si
après ce travail, la personne ne se porte pas mieux, elle
ira consulter un médecin pour se soigner au niveau physique.
Udab répète son geste jusqu’à
ce qu’il n’ait plus de riz. Cela dure trois quarts d’heure.
A ce stade, il chuchote les mantras, il souffle la fumée
de ses deux bâtonnets d’encens sur tout le corps de
la femme. Soudain, il s’arrête et plante les bâtonnets
presque consumés dans le petit bonhomme en terre ocre qui
doit accueillir l’énergie qui a quitté la malade.
Udab prend de l’eau et asperge la femme et ensuite la tupa.
Après cela, il prend un gobelet, il y verse de l’eau
et une pincée de cendres, il en asperge aussi la femme. Il
insuffle ensuite littéralement des mantras dans le gobelet
et le tend à la femme qui le boit puis le repose par terre,
à l’envers. C’est le signe que le rituel est
terminé. Udab allume alors les deux mèches sur la
tupa, la prend et la passe devant le visage et le corps de la femme
en récitant toujours des mantras à voix basse. Puis,
il va la déposer dehors.La
vieille dame s’endort. Udab nous explique qu’il existe
plusieurs niveaux de rituels : le premier, c’est lorsque le
malade va déposer une tupa à la croisée de
trois chemins en invoquant les esprits. Ensuite, comme vient de
le faire cette femme, il faut aller voir le jhankri qui fait un
premier rituel. Si la femme ne se sent pas mieux demain, elle ira
à l’hôpital (et soignera ainsi également
le niveau physique de son être. Et comme toute maladie touche
plusieurs niveaux de notre être, en prenant soin de ces différents
aspects ensemble, physique et énergétique, l’on
obtient de meilleurs résultats, une amélioration plus
en profondeur.) Peut-être reviendra-t-elle le voir aussi.
Dans ce cas, il procédera à un rituel plus puissant
avec le turmi et le tambour. Et ensuite, si le problème persiste,
il descendra seul à la rivière, au bord de laquelle
se trouve le cimetière du village. Là, dans un rituel
connu de lui seul, il appellera à lui l’énergie
ou les énergies qui résistent et les insufflera dans
une pierre qu’il jettera à l’eau. Si l’eau
devient rouge, le problème est résolu.
Le lendemain après-midi, nous accompagnons Udab aux champs.
Anne en profite pour glaner le plus d’informations possible
sur les cultures qui se succèdent toute l’année,
sans laisser un instant de répit à cette terre de
montagne : riz, ail, pommes de terre, maïs, blé, millet…
Le soir, pendant le repas, l’apprenti d’Udab arrive.
Quelle surprise, il a 77 ans ! |
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Après
le repas, Piram nettoie soigneusement le petit coin près
du feu et le badigeonne de terre ocre. C’est là qu’ils
vont s’installer pour la cérémonie. L’apprenti,
ou chella, prend place pendant qu’Udab va revêtir son
costume et chercher ses accessoires dans la petite pièce
à l’étage. Il apporte deux tambours puis ensemble,
tous deux préparent l’autel. Dans une assiette ordinaire,
il met une poignée de riz, des rubans en tissu, des plumes
de poule, des bâtonnets d’encens, des mèches
enduites de graisse de yak. Il y a aussi un verre d’eau où
flotte un œillet d’Inde, pour les bénédictions.
Udab plante le turmi à droite de l’assiette et pose
l’os à gauche. Tout le monde est assis dans la petite
pièce. Udab dit alors à Gilles que s’il sent
qu’il entre en transe, il peut se joindre à eux dans
leur petit coin. Gilles lui explique alors que lui vit la transe
différemment et qu’il préfère rester
à côté, pour ne pas les déranger. Sur
un signe d’Udab, son apprenti commence à battre du
tambour. |
Udab
prend du riz et le lance dans toutes les directions dans la maison
en chuchotant des mantras puis il prend une autre pincée,
souffle dessus et la donne à Gilles. A ce moment, Gilles
comprend et ressent qu’il est invité à participer
à la cérémonie. Il ferme les yeux et accueille
ce qui doit se produire. Udab prend alors son tambour et les deux
jhankris jouent à l’unisson, leurs battements se font
de plus en plus énergiques. A un moment, Gilles sent que
débute un voyage chamanique. Il n’a émis aucune
intention particulière, si ce n’est d’accueillir
ce qui vient. Il voit un tout vieux bonhomme habillé du costume
traditionnel des jhankris, blanc et rouge, avec une longue barbe
blanche. Dans la main, il tient une bourse en toile contenant du
riz. Il en lance dans la maison, sur les enfants, sur les animaux,
et autour de la maison. Partout. Il flotte en l’air, il lévite,
debout. Ensuite, il part jeter du riz sur toutes les maisons concernées
par la cérémonie. Puis il revient et demande à
Gilles de jeter un grain de riz dehors, par la porte, pour les terres
et les animaux. Et de planter un grain de riz sous le poteau central
de la maison, à côté duquel il est assis. Pendant
ce temps, Udab récite des mantras et est entré en
transe. Soudain, il s’arrête de battre le tambour, enflamme
une des mèches posées sur l’assiette et l’avale.
L’apprenti avale lui aussi une mèche allumée.
Puis nous voyons Udab, en tailleur, faire un bond de trente centimètres
et retomber assis, toujours en tailleur. Il s’agite frénétiquement.
Il récite de plus en plus vite et de plus en plus fort. L’apprenti
et les membres de la famille lui posent alors des questions et,
à travers sa transe, les esprits leur répondent.
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Puis,
tout s’arrête. Udab, son apprenti et Gilles reviennent
dans le monde ordinaire. Tous veulent savoir comment Gilles a vécu
l’expérience, ce qu’il a perçu. Nous le
leur expliquons. Ils sont ravis. Udab dit que lui aussi a vu le
même esprit, le petit bonhomme. C’est l’esprit
qui lui parle dans ses transes. Ce rituel qui est fait pour s’attirer
la bonne santé, la prospérité de la famille,
des animaux et des terres a donné aujourd’hui un résultat
vraiment très positif et bénéfique : nous apprenons
que les questions posées à Udab pendant sa transe
visaient à savoir si la maladie touchait la famille ou les
animaux. Non. De plus, le voyage chamanique le confirme, le riz,
qui assure la subsistance, a été généreusement
dispersé, ce qui est vraiment bon signe comme l’explique
Udab, rayonnant.
Les deux jhankris proposent alors de recommencer. Udab reprend trois
ou quatre mèches, il les enflamme et les avale. Il est agité
aussitôt d’une forte secousse, toujours assis en tailleur.
Il récite les mantras sans répit et les membres de
la famille l’interrogent à nouveau. Pendant ce temps,
au début de la transe d’Udab, le vieux petit homme
revient voir Gilles. Sur le seuil de la porte de la maison, il s’incline,
satisfait, et salue avec un grand sourire. Il part. C’est
fini. Gilles ouvre les yeux. A son tour, l’apprenti prend
une mèche, l’enflamme et l’avale. Guru et chella
sont en transe. Sur un signe d’Udab, ils sortent. Sans cesser
de battre le tambour. Narayan nous dit alors que l’apprenti
avait demandé un soin, Udab va le faire. Dehors, sous la
pleine lune, au son des tambours, le soin se déroule à
travers une danse. Ensuite, tous deux rentrent, se rassoient près
du feu. Et tout s’arrête. |
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Udab
demande alors à Gilles s’il accepte de faire lui aussi
un soin à l’apprenti. Conscient que chaque personne,
chaque problème nécessite un soin approprié
et unique, taillé sur mesure, Gilles consulte ses esprits,
ainsi qu’il a appris à le faire pendant plus de cinq
années de pratique assidue, accompagné, guidé
par la personne qui lui retransmettait son savoir. En effet, ce
genre de travail sur quelqu’un d’autre ne peut s’apprendre
en quelques jours. Il faut pouvoir se détacher de son égo
pour entrer dans un état d’esprit totalement respectueux
de la personne en face de nous. Il faut également parvenir
à ne pas avoir d’attentes quant au résultat
et faire pleinement confiance aux esprits. Un tel chemin nécessite
des années d’expérience et de pratique.
L’apprenti d’Udab n’a-t-il pas 77 ans ?
Les
esprits de Gilles lui font comprendre qu’un soin d’extraction
est sans doute le meilleur complément au travail déjà
accompli par Udab. Gilles explique alors le soin à tout le
monde. L’apprenti est totalement prêt et ouvert pour
accueillir ce travail. Gilles lui demande la permission de poser
les mains sur les zones concernées, le ventre et le bas du
dos. L’apprenti reste assis, Gilles demande s’il peut
prendre la lampe à huile fichée dans le mur, il la
pose à côté d’eux deux, pour pouvoir faire
ce travail avec l’aide du feu. Par une prière, Gilles
relie ce feu à la Source. Ensuite, il passe avec la flamme
autour de l’apprenti pour localiser précisément
les zones où il faut agir. La deuxième étape
est l’extraction, une manipulation énergétique
qui se fait dans ce cas-ci avec les mains pour extraire l’énergie
perturbatrice et la confier au feu, symbole de la Lumière
de la Source, qui va la transmuer.
Ce travail accompli, Udab demande ce que son apprenti doit faire
maintenant. Dans le respect de leur culture, Gilles explique que
ce serait bien s’il prenait quelques minutes par jour pour
réciter des mantras de guérison qui lui sont chers
dans le but d’alimenter l’énergie de guérison
mise en route ce soir-là avec le travail d’Udab et
l’extraction. Comme pour nous, ces prières, si elles
sont faites avec le cœur et non la tête, vont renforcer
l’énergie de guérison, jour après jour,
et lui donner l’opportunité de faire son œuvre
jusqu’au bout. Cette phase est capitale dans tout processus
de guérison : si la personne concernée ne fait pas
sa part de travail, une guérison en profondeur est rarement
possible. En effet, le guérisseur, le jhankri, le chaman
n’est qu’un intermédiaire, un canal qui aide
à déclencher le processus d’auto-guérison.
C’est ensuite à la personne de se prendre en charge.
Il est essentiel qu’elle comprenne tout son potentiel et le
rôle qu’elle joue dans sa propre guérison. C’est
elle qui détient les clés de sa guérison. |
Nous
restons encore quelques jours en compagnie d’Udab et de sa
famille, nous goûtons tous les instants partagés, sachant
à quel point ils sont précieux. Puis vient le moment
de nous dire au revoir. Nous sommes tous très émus.
Nous repartons arpenter cette magnifique nature, sur les petits
sentiers escarpés sur les contreforts du toit du monde.
Udab nous a invités à revenir. Un jour peut-être,
qui sait ?
Anne et Gilles Wurtz
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